Nérine

Amaryllidaceae

Pourquoi ce nom ? Qui fut Nérine avant que le nom ne soit donné à une fleur ?

Le lis de Guernesey, légende d'une fleur sauvée des eaux.

Le lis de Guernesey
N. sarniensis, par P.J. Redouté

Galatea puis Nerine, deux noms de Néréides, divinités marines protectrices des marins et des navires, furent donnés à un genre de fleurs originaire d'Afrique du Sud. En choisissant ces noms, Herbert faisait allusion à la légende de l'arrivée d'une des espèces à Guernesey.

Nerine sarniensis semble connue des botanistes européens depuis le début du XVIIe siècle : Le botaniste Jacques Philippe Cornut la mentionnait en 1635 sous le nom de Narcissus japonicus rutilo flore. Pour Morison, au XVIIe siècle, le nom "japonicus" s'expliquait par le fait que les bulbes se seraient implantés sur la côte de Guernesey après le naufrage d'un navire en provenance du Japon. Ainsi naquit une légendes qui fit couler beaucoup d'encre, à défaut d'avoir jamais fait couler d'ancre.

Néréides - nereine - nerine

Dans la mythologie grecque, les Néréides étaient 50 nymphes ou divinités marines, filles de Nereus et Doris (Theogony 260). Nêreides (Νηρειδες) signifie "filles de Néreus" (Νηρειυς). Elles vivaient au fond des océans, avec leur père, souvent dans le cortège de Poséidon. Elles étaient décrites comme de belles jeunes filles chevauchant dauphins, hippocampes et autres animaux marins. Thétis est parfois donnée pour leur leader. Elles portaient assistance aux marins, aussi des cultes leurs étaient-ils rendus dans les villes portuaires. (www.theoi.com/Pontos/Nereides.html)

Chez les latins, le mot nereine et sa variante nerine remplace le nom grec nereide. Il désigne donc les filles de Nérée ou, plus souvent, l'une d'entre elles, la célèbre Thétis.

Virgile (Publius Vergilius Maro, vers 70 - 19 avant JC) Les bucoliques, églogue 7, 37-40. (texte latin)

Virgile désigne Galatea, une des filles de Nérée, par l'expression "Nerine Galatea". Nerine est donc ici terme générique pour les néréides et non la désignation de Thétis. Cette citation semble être à l'origine des noms (Galatea puis Nerine) donnés par Herbert à la plante.

Nerine Galatea, thymo mihi dulcior Hyblae,
candidior cycnis, hedera formosior alba,
cum primum pasti repetent praesepia tauri,
si qua tui Corydonis habet te cura, uenito.

Camoens (Luis Vaz de Camões) (1524-1580) : Os lusiadas

Poète portugais qui voyagea en mer rouge, Perse, Mozambique et passa plusieurs années en Inde. A son retour en 1572 il publia "Les Lusiades" racontant le voyage de Vasco de Gama (1498-99). Ecrit à la manière de l'Odyssée d'Homère ou de l'Enéide de Virgile, cette oeuvre deviendra l'épopée nationale portugaise.

Au cours du périple, Vénus et les Néréides interviendront à plusieurs reprises (voir commentaire en espagnol), notamment pour sauver les navires des récifs où les mène un pilote malveillant. [Voir l'illustration d'une édition de 1880 montrant les navires de Vasco de Gama protégés par les divinités de la mythologie grecque]. Nerine est cité au chant II (strophe 20, vers 5) :

Já na água erguendo vão, com grande pressa,
Com as argênteas caudas branca escuma;
Cloto eo'o peito corta e atravessa
Com mais furor o mar do que costuma.
Salta Nise, Nerine se arremessa
Por cima da água crespa, em força suma.
Abrem caminho as ondas encurvadas
De temor das Nereidas apressadas.

Changement de Scène : Nérine, gardienne de l'Amour

Nérine deviendra un personnage de théâtre. Elle aura souvent un rôle de servante, rôle modeste en apparence seulement car elle veille aussi sur l'Amour.

Le Tasse (Torquato Tasso) : Aminte (Drame pastoral) [1573]

« Dans une Arcadie idyllique, les amours contrariées, mais pour finir heureuses, du berger Aminte et de la nymphe Silvie : s'y retrouvent l'Amour vêtu en berger, le poète Tirsis, Dafné en confidente, un satire violeur, Elpin, Nérine, Ergaste et l'assemblée des bergers. Déclinant la typologie des comportements amoureux dans un style raffiné et rayonnant de sensualité, ce chef-d'œuvre injustement oublié de l'auteur de La Jérusalem délivrée, créé à Ferrare en 1573, connut une célébrité rapide dans toute l'Europe, où il eut une influence considérable. »

Marc Antoine Charpentier (1643-1704) : Médée (http://macharpentier.free.fr/livretmedee.htm)

Médée (Acte I, scène 1)
Pour flatter mes ennuis que ne puis-je te croire ?
Tout le voudroit mon repos & ma gloire;
Mais en vain à douter je trouve des appas.
Jason est un ingrat, Jason est un parjure;
L'amour que j'ay pour luy, me le dit, m'en asseur
Et l'amour ne se trompe pas.
Nérine (confidente de Médée)
Un mouvement jalous vous le peint infidelle,
Mais d'injustes soupçons troublent vostre repos;
Creüse est destinée au Souverain d'Argos.
Sur quel espoir Jason brûleroit-il pour elle ?
Nérine (Acte V, scène 2)
De la pitié vous pourrez vous deffendre,
En punissant Jason craignez de vous punir.
Médée
Retire-toy, tes yeux ne pourroient soûtenir
L'horreur qu'icy je vais repandre.

Molière : Monsieur de Pourceaugnac [1669] www.site-moliere.com/pieces/pourc101.htm

« Mon Dieu ! Éraste, gardons d'être surpris... » Julie aime Éraste, mais son père la destine à Pourceaugnac, avocat lourdaud et limougeaud. Les deux amants sont soutenus par Nérine et Sbrigani, intrigants expérimentés et fourbes patentés. La machination consiste à soumettre Monsieur de Pourceaugnac à une série d'épreuves. La médecine le déclare fou et deux femmes l'accusent de polygamie. Menacé de pendaison, il s'enfuit...

Nérine (Acte I, scène 2)
Madame, voilà un illustre; votre affaire ne pouvait être mise en de meilleures mains, et c'est le héros de notre siècle pour les exploits dont il s'agit: un homme qui, vingt fois en sa vie, pour servir ses amis, a généreusement affronté les galères, qui, au péril de ses bras, et de ses épaules, sait mettre noblement à fin les aventures les plus difficiles; et qui, tel que vous le voyez, est exilé de son pays pour je ne sais combien d'actions honorables qu'il a généreusement entreprises.
Sbrigani
Je suis confus des louanges dont vous m'honorez, et je pourrais vous en donner, avec plus de justice, sur les merveilles de votre vie; et principalement sur la gloire que vous acquîtes, lorsque, avec tant d'honnêteté, vous pipâtes au jeu, pour douze mille écus, ce jeune seigneur étranger que l'on mena chez vous; lorsque vous fîtes galamment ce faux contrat qui ruina toute une famille; lorsque, avec tant de grandeur d'âme, vous sûtes nier le dépôt qu'on vous avait confié; et que si généreusement on vous vit prêter votre témoignage à faire pendre ces deux personnes qui ne l'avaient pas mérité.
Nérine
Ce sont petites bagatelles qui ne valent pas qu'on en parle, et vos éloges me font rougir.

Les Fourberies de Scapin [1671]

Nérine (nourrice de Hyacinte) (Acte III, scène 5)
Votre fille, Monsieur, n'est pas loin d'ici. Mais, avant que de vous la faire voir, il faut que je vous demande pardon de l'avoir mariée, dans l'abandonnement où, faute de vous rencontrer, je me suis trouvée avec elle.
Géronte
Ma fille mariée!
Nérine
Oui, monsieur.
Géronte
Et avec qui?
Nérine
Avec un jeune homme nommé Octave, fils d'un certain seigneur Argante.

Alexis Piron (1689-1773) : L' école des pères. (théâtre, comédie) (gallica.bnf.fr *)

Où Nérine, avec Pasquin, se joue des prétendants intéressés de sa maîtresse...

+ Citation du nom Amaryllis

Nérine. (Acte I, scène 5)
Que répondre, madame, à ce début galant ?
Saisie aussi pour vous d' un dépit violent,
j' ai payé d' impudence ; et, vous faisant comtesse,
j' ai, d' un front provençal, vanté votre noblesse ;
nommé tous vos ayeux, barons ou chevaliers ;
et fait monter la souche à quinze ou vingt quartiers,
item, je vous ai faite une grande héritière.
à cette qualité, qui passe la première,
j' ai vu, pleins d' une ardeur qu' ils ne pouvoient couvrir,
de l' avide trio les six grands yeux s' ouvrir,
comme on verroit des loups, quand la faim les fourvoie,
les gosiers affamés s' ouvrir sur une proie.
[...]
C' est en vous exhortant, comme sage et prudente,
à les traiter, madame, en comtesse opulente,
à qui de plats bourgeois oseroient en compter :
si vous en aimez un, à vous bien surmonter.
Point de quartier pour gens d' un pareil caractère !
Oui, dussiez-vous tomber cent fois dans la misère,
plus affreuse cent fois, se montrât-elle à vous,
embrassez-la plutôt cent fois qu' un tel époux.

Nivelle de La Chaussée (1692-1754) : La fausse antipathie (gallica.bnf.fr *)

Où l'on voit d'abord la servante Nérine faire reconnaître à sa maîtresse qu'elle est amoureuse...

Nérine.
Nous disions que Damon auroit dû vous aimer :
il a pourtant bien fait de ne pas s' enflammer.
Leonore.
Tu n' es pas raisonnable.
Nérine.
Il seroit trop à plaindre.
Leonore.
Va, ce malheur pour lui ne fut jamais à craindre.
Tu m' assurois pourtant...
Nerine.
Oui, je croyois d' abord
que Damon vous aimoit, madame, j' avois tort.
Leonore.
J' y prends peu d' intérêt. Mais sur quelle assurance
accuses-tu Damon de tant d' indifférence ?

Théodore de Banville : Les Fourberies de Nérine (comédie en 1 acte) [1864]