Le galand de neige et la nonpareille :
Curieuses homonymies

Amaryllidaceae
12 mars 2010

"Galand de neige" était au 19e siècle, et sans doute au 18e, l'un des nombreux noms du perce-neige.

"Nonpareille" est dès le 17e siècle le nom d'un narcisse, Narcissus incomparabilis.


L'homonymie avec les sens qui suivent a motivé mon enquête.


Le "galand" était également le nom d'un ruban, petit ornement, porté par les femmes sur la poitrine ou la coiffe. (Cf. le mot "galon".)
Cet objet de mode et son nom semblent d'origine italienne.


Le galand

On trouve un "galand de neige" et de la "nonpareille" dans une pièce de théâtre de Molière : "Le dépit amoureux", acte 4 scène 4.
Une pièce jouée pour la première fois en 1659 et publiée en 1663 [gallica.bnf : p.110] :

Gros-René :
Ouy ? tu le prens par là ?
Tien, tien, sans y chercher tant de façons, voila
Ton beau galand de neige, avec ta nompareille :
Il n'aura plus l'honneur d'estre sur mon oreille.

La même année 1663, le "Dictionnaire Italien et françois" de Oudin revu par Ferretti indique qu'il s'agit d'ornement [gallica.bnf : T.1 p.206, T.2 p.165]
(NB : La carreure est également un ornement) :

Gála, un galand, un ornement de Dame : une carreure de passement devant l'estomac : une noix de gale.
Gallant, ruban , gala.

Le "Dictionnaire étymologique" de Ménage, 1694 (2e éd.) cite de plus l'adjectif "galandé" (orné) employé dans le roman de la rose [books.google : p.341]

Belle fu, & bien atornée.
D'un fil d'or estoit galandée.

En 1701, le dictionnaire de Furetière (2e éd.) précise, à la fin d'un long article "galant", que le terme, dans le sens de nœuds de rubans, est ressenti comme vieux. [gallica.bnf : GAL] :

On appelle aussi Galans, des nœuds de rubans qui servent à orner les habits, ou la tête des femmes. Une garniture, une touffe de galans. Il est vieux.

Un siècle après Molière, la mode du galand est oubliée. Les nouvelles éditions de sa pièce de théâtre nécessitent alors un éclaircissement du terme.

Une réédition de 1788 est accompagnée de notes de M. Bret. Y figure une explication du mot [books.google : p.376] :

Ton beau galant de neige...
à Galante Italico, Gallicum
, Galant, vel Galand, dit M. Guyet.
C'étoit en Italie, selon le Dictionnaire Delia Crusca, un ornement que les femmes portoient sur la poitrine.
Ici ce doit être quelque ruban auquel on avoit donné ce nom, & dont les hommes paroient leurs chapeaux. (f)

Dans une réédition de 1824, Aimé-Martin donne les précisions suivantes [books.google : p.238]

Suivant Guyet, cité par Ménage, galand dérive de gala « ornamento che portar le Donne sul petto, alquanto fuor del busto ; et è una striscia di panno lino bianco, lavorato e trapunto con ago. » Cette mode passa avec le mot de l'Italie en France, et du temps de Molière on disoit un galand, pour un nœud de ruban.
Dans une pièce de Corneille on voit un valet promettre un galand à une suivante, et un marchand mercier, témoin de cette promesse, lui offrir aussitôt une boîte de rubans, auxquels le valet, peu pressé de tenir sa promesse, ne trouve pas d'assez vives couleurs. (Voyez la Galerie du Palais, acte IV, scène xv.)

Voir aussi : Philologie Française de Noel et Carpentier, 1831 [books.google : p.650]


La neige

La neige n'indique pas ici la couleur du ruban, mais le peu de valeur, le dédain, le mépris que Gros-René, en colère contre son amie, accorde au ruban qu'elle lui avait offert. Il s'agit d'un euphémisme de bienséance.

Édouard Fournier, dans son recueil de pièces "Variétés historiques et littéraire" de 1860, en donne une explication très présentable : la neige est une dentelle de peu de valeur [books.google : p.248] :

Neige, « dentelle faite au métier, de peu de valeur. » (Dict. de Trévoux.) On connoît le beau galand de neige que Gros-René rend à Marinette.

Le même auteur donne à mot couvert une explication quelque peu gênante dans son "Théâtre-français au XVIe et au XVIIe siècle" de 1873. [gallica.bnf : p.351]

C'est le nœud de ruban que Gros-René du Dépit s'était mis sur l'oreille, et qu'il rend à Marinette de la façon qu'on sait, en l'appelant « un beau galand de neige, » non parce qu'il est blanc, comme on le croit au Théâtre-Français, mais parce que cette expression « de neige » qu'une autre, qui ne se peut écrire, a remplacée, était celle du suprême mépris.

Voici ce qu'en disait le dictionnaire de Furetière en 1690 [books.google : neige] :

Neige, est aussi un terme ironique, qu'on applique à toutes les choses qu'on veut mespriser. Voilà une belle Madame de neige, un bel habit de neige.
En ce sens on appelle de la neige, une dentelle faite au mestier, qui est de peu de valeur.

Et le "Dictionnaire de l'Académie Françoise" en 1694 [books.google : T.2 p.115]

On dit prov. & bassement, Un bel homme de neige. un beau Docteur de neige. un bel habit de neige ; & ainsi de plusieurs autres choses , pour marquer le mespris qu'on en fait.
Il y avoit autrefois une espece de dentelle de peu de valeur qu'on appeloit de la neige.

Le "beau galand de neige" est donc une figure de style pour un colérique "vilain ruban de M..."


Manifestement, l'homonymie avec le "galand de neige" pris au sens de perce-neige est purement fortuite.


La nonpareille

Le sens du mot se trouve dans les vieux dictionnaires, dont le "Dictionnaire Universel De Commerce" de Jacques Savary des Bruslons et Philémon-Louis Savary, 1726. T.2 (F-Z) [books.google : p.879]

NOMPAREILE, que l'on écrit aussi NONPAREILLE. Terme en usage parmi plusieurs Marchands & Artisans, dont ils se fervent pour exprimer ce qu'ils vendent, ou ce qu'ils fabriquent de plus petit, de plus menu, ou de plus étroit.
En Flandre on appelle Nompareille, ou Lamparillas, une petite étoffe très-légère & très-étroite qui est une forte de camelotin. Voyez Lamparillas.
Les Marchands Merciers & les Tissutiers-Rubanniers nomment Nompareille une espéce de petit ruban de soye d'environ deux lignes de large. Voyez Ruban.
Chez les Marchands Epiciers-Confifeurs, la nompareille est la plus menuë de toutes les sortes de dragées (...)
Parmi les Marchands Libraires, les Imprimeurs & les fondeurs de lettres, on appelle Nompareille, l'un des plus petits caractères dont on se serve pour l'impression des livres. Il est entre la Mignonne, & la Sedannoise, ou Parisienné(...)

Dictionnaire de l'Académie françoise, 1798. T.2 [books.google : p.165]

NONPAREIL, EILLE. adj. Qui excelle pardessus tous les autres, qui est sans pareil, sans égal. Un mérite nonpareil. Une vertu nonpareille. Sa grâce nonpareille.
Nonpareille. s. f. Se dit en plusieurs Arts, pour exprimer ce qu'il y a de plus petit.
On appelle, ainsi Une sorte de ruban fort étroit. Un noeud de nonpareille. Acheter de la nonpareille chez un Rubanier.
Il se dit aussi d'Une sorte de dragée fort menue. De la nonpareille de Verdun.
En terme d'Imprimerie, la Nonpareille est un des plus petits caractères dont les Imprimeurs se servent(...)

Lisons encore les commentaires de Louis Auger-Simon, dans une réédition de 1819 des "OEuvres de Molière" chez Th. Desoer [books.google : p.198] :

Ton beau galant de neige, avec ta nonpareille.
Un galant étoit un nœud de ruban, comme le prouve cette phrase du Roman comique, de Scarron : « Je lui montrai un nœud de ruban, que l'on appelle à présent galant. » Il en est question dans beaucoup de nos vieilles comédies. - De neige est une expression de mépris. Benserade a dit :
Foin de l'ambassadeur de neige !
et, plus tard, Destouches, dans le Tambour nocturne : « Ah ! le beau médecin de neige avec ses remèdes ! » Il y a en latin une expression très-analogue à celle-ci, c'est floccifacere ou floccipendere, qui signifie, mépriser une personne ou une chose, littéralement, en faire autant de cas que d'un flocon de neige. - La nonpareille est un ruban fort étroit : c'est de ce ruban qu'étoit formé le galant donné à Gros-René, et il en fait la remarque exprès pour reprocher à Marinette la mesquinerie de son présent. Gros-René portoit ce galant à son bonnet, en guise de cocarde, comme l'indique le vers suivant :
Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille.

Dans une note d'une réédition de 1855, M. Philarète Chasles donne une explication différente de la "nonpareille" [books.google : p.215]

La nonpareille était un petit ruban de couleur différente, qui attachait le galand.


"Nonpareille" est un ancien nom du Narcissus incomparabilis. Et cela dès l'époque de Molière.
En témoigne l'ouvrage publié en 1629 par le botaniste anglais John Parkinson, Paradisi in Sole Paradisus Terrestris [botanicus.org : p.71] puis celui publié en 1689 par le botaniste hollandais Johannes Commelijn, Catalogus plantarum horti Amstelodamensis. [books.google : p.244]


Le sens du not nonpareille est ici celui de "sans égal", de l'excellence. C'est la "nonpareille en beauté". Le nom du narcisse n'est donc pas directement lié au nom du petit ruban.